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Pourquoi Nietzsche aimait tant la danse ?

@ Joana Durand-Gasselin

Pourquoi Nietzsche aimait tant la danse et disait « Perdue est la journée où l’on n’a pas dansé une seule fois » ?

 

Ainsi parlait Zarathoustra

Hypothèse : Parce que la danse est un mouvement et que sans mouvement, tel le requin, la mort nous prend.

On peut danser en corps à corps bien sûr, mais encore avec des mots, des couleurs, des formes, des notes, des saveurs, des pensées. Tous génèrent des mouvements avec leurs accords et leur harmonie, leur discorde et dissonance.

Ainsi chaque jour quelque chose danse en nous, pourrait-on dire. Des tourments aux joies, des peines aux plaisirs, des échecs aux réussites, nous dansons. Mais nous dansons souvent jusqu’au tournis tel  l’enivrement de joie, le vertige de peur, l’égarement de tristesse, l’éblouissement de surprise. Nous nous laissons emporter par le rythme du temps, le rythme des désirs et du plaisir, le rythme des obligations que l’on s’impose, la course à la reconnaissance ou au pouvoir, l’avidité d’être aimé, le poids des peines, autrement dit, l’écoute de nos émotions sans discernement. On veut, on désire, on s’attire, on s’attriste, on s’enlise, on s’abandonne et on escamote ainsi notre propre discernement, notre essence qui est de penser pour aimer la vie qui nous est proposée. Alors « ces choses qui dansent en nous » – dense en nous, trahissent notre impuissance à être et notre lourdeur à vivre car on subit et se laisse envahir par le mouvement devenant donc déferlement et chaos.

En revanche, « faire danser quelque chose en nous » est une responsabilité, un choix conscient qui engendre un mouvement agile et léger, comme sac et ressac de la mer, un mouvement sain, propice et esthétique. Cet engagement dans la vie permet la distanciation nécessaire qui nous rend capable de saisir le bonheur ou la peine du jour sans présager du lendemain. Pas d’attente, pas d’espoir qui anéantissent la pensée et nous engluent dans l’immédiat. Immédiat, qui étymologiquement, implique l’absence de media, de moyen affirmant donc notre impuissance.

Donc, je dirais que l’idée de Nietzsche de danser chaque jour ne se réfère pas à l’action immédiate, ni au meneur de la chorégraphie ou au cavalier qu’il fait valser, virevolter et tourner dans les airs. Non, je crois que Nietzsche nous incite ici à être responsable de nos vies, maître de nos mouvements de corps ou d’esprit en écoutant ceux de l’autre, dans l’idée de déploiement perpétuel de composition, décomposition et synthèse. Il nous invite à l’altérité, ici et maintenant, avec recherche mutuelle d’unité et de multiplicité.

Cette danse quotidienne de la pensée est un corps à corps, une confrontation à la fois impétueuse et crue avec cet autre si différent et dissonant, mais aussi une rencontre résiliente avec l’autre comme projection de nous-même que l’on déteste autant que l’on aime. Et cette danse est notre mouvement permanent l’un vers l’autre, l’un pour l’autre, l’un en autre, en soi.

Mouvement qui se veut souple et fluide, comme un dialogue capable de discernement, de surprise, d’ignorance, d’empathie, pour te penser et me penser moi-même à travers toi. Toi, cet autre qui est indispensable à mon mouvement intérieur, à la connaissance de moi-même, à ma capacité d’être au monde. Toi, mon autre qui me donne ma puissance d’être puisque tu me fais exister en dansant avec toi, sans que tu me mènes, sans que je te mène, simplement en nous promenant ensemble joyeusement dans le monde.

Toi avec qui j’ai passé 5 minutes, quelques heures, des jours ou des années.

Toi, qui est mon frère, mon ami d’hier ou d’aujourd’hui.

Toi, qui m’as fait penser, qui me fait penser et donc danser avec toi, danser la vie et me réjouir chaque jour car ce qu’on vit est beau et bon.

Toi, mon autre, je t’aime et te remercie.

Par Marie Hourdin